#125 Assez ?
Le salariat avait au moins la politesse de remplir les journées. L’IA vide les journées encore plus vite.
Cinq ans après avoir quitté le salariat, je me sens encore coupable de ne pas travailler assez. Et l’IA rend ce déconditionnement encore plus compliqué.
J’ai démissionné de mon dernier poste salarié en 2021. Cela fait cinq ans. C’est long. Assez long pour avoir oublié les réunions inutiles, les trajets en transports, la lecture des emails du dimanche soir. Assez long pour avoir construit une constellation professionnelle qui tourne : des gîtes, des investissements, une newsletter, du mentorat, des produits digitaux, un projet de livre.
Et pourtant, il n’y a pas une semaine où je ne me dit pas que je n’ai pas assez travaillé.
Pas parce que je n’ai rien fait. Mais parce que je n’ai pas fait ces fameuses 35, 39, 45… heures que la société continue de considérer comme la norme du travail « sérieux ». Cette culpabilité est vicieuse. Je pensais qu’elle partirait avec le temps. Elle s’est juste déplacée.
Pour celles et ceux qui me découvrent : je suis Tiffany. Plusieurs métiers, aucun patron depuis 2021, et une théorie selon laquelle on peut construire une constellation professionnelle plutôt que choisir un seul métier. J’écris ici chaque semaine depuis 2024 pour raconter comment ça marche (ou pas). Tu peux t’abonner juste en dessous, c’est gratuit.
Au début, je comptais mes heures. Comme un salarié qui pointe. Si je n’atteignais pas un nombre d’heures que je jugeais raisonnable, je me sentais illégitime. J’étais entrepreneuse depuis six mois mais je raisonnais encore comme une cadre qui doit justifier sa présence au bureau.
Puis j’ai arrêté de compter car cela n’avait aucun intérêt.
Puis j’ai compris que je n’avais plus besoin de 35h pour faire tourner ma constellation (j’ai recompté le mois dernier pour en avoir le cœur net et le chiffre tourne autour de 15h).
Puis j’ai ressenti un nouveau malaise.
Celui de voir une journée finie à 14h et de me demander ce que j’allais faire du reste de l’après-midi. Pas parce que je m’ennuyais. Parce que je me sentais illégitime d’avoir un après-midi libre un mardi.
Ce conditionnement n’est pas logique. Il est social. Pendant 20 ans, j’ai été entourée de gens qui travaillaient beaucoup. Les réunions tardives étaient valorisées. Les emails envoyés à 22h étaient un signal d’engagement. La personne qui partait à 18h était celle qui « ne s’investissait pas ». J’ai intégré ces codes sans m’en rendre compte. Quitter ce système ne les efface pas. Ils restent imprimés. Cette culpabilité n’a plus de réalité. Mais elle persiste quand même.
Depuis environ deux ans, l’intelligence artificielle s’ajoute à ce tableau. En 2023, j’ai commencé à utiliser ChatGPT pour une partie de mon travail. Brainstorming, analyse de mes chiffres, préparation de sessions de mentorat, réponses types à des questions récurrentes.
Le gain de temps est réel. Une tâche qui me prenait deux heures en prend parfois trente minutes voire moins. Un audit SEO pour un de mes sites que j’aurais délégué à un consultant est fait en une soirée.
Je devrais être ravie. Et je le suis. Mais il y a un effet secondaire que personne ne mentionne : quand l’IA fait ton travail en vingt minutes, la culpabilité de « ne pas travailler assez » revient par la fenêtre. Parce que maintenant, non seulement tu travailles peu par rapport aux normes salariales, mais en plus, ce que tu fais en une heure, l’IA l’aurait fait en dix minutes.
Le salariat avait au moins la politesse de remplir les journées. L’IA vide les journées encore plus vite.
Je me suis retrouvée plusieurs fois, cet hiver, à finir ma journée vers midi. Tout était fait. Et je me disais : ce n’est pas possible, il doit manquer quelque chose. J’ai dû oublier un truc. Je relisais ma liste. Rien n’était oublié. Et je culpabilisais.
C’est là que j’ai compris que le déconditionnement au salariat n’est pas une ligne droite qui se termine un jour. C’est un travail continu, qui se réactive à chaque nouveau saut de productivité.
Chaque fois que tu gagnes du temps, tu réouvres la question : est-ce que je travaille assez ?
Et chaque fois, tu dois répondre non pas avec un chiffre (combien d’heures), mais avec autre chose. Tes résultats. Ton revenu. Ta tranquillité. Ton énergie. Tes projets qui avancent.
Cette question revient parce que nous avons été formés à mesurer la valeur du travail en heures, pas en résultats. Et l’IA casse définitivement le lien entre les deux.
Si je continue à mesurer mon travail en heures, je vais passer les dix prochaines années dans une culpabilité grandissante. Parce que l’IA va continuer à raccourcir le temps nécessaire pour faire ce que je fais.
Alors je m’entraîne à me poser d’autres questions à la fin d’une journée qui finit tôt.
Est-ce que ce qui devait être fait a été fait ?
Est-ce que mes activités tournent bien ?
Est-ce que j’ai avancé sur ce qui compte pour moi ?
Est-ce que je suis reposée pour demain ?
Si les quatre réponses sont oui, alors la journée est finie. Peu importe l’heure.
Ce n’est pas encore naturel. Je retombe régulièrement dans l’ancien réflexe. Je cherche une tâche pour remplir. Je me rajoute un truc. J’ouvre un projet que je n’avais pas prévu.
Et je dois me rappeler que remplir les heures ne crée pas de la valeur. Ça crée juste l’illusion d’un travail sérieux.
Je n’ai pas de conclusion sur ce sujet. Je suis encore dedans, et j’ai l’impression que j’y serai toujours.
Ce que je peux dire, c’est que je n’attends plus que la culpabilité disparaisse. Je m’attends plutôt à ce qu’elle revienne à chaque palier, à chaque nouvelle délégation, à chaque nouvel outil qui accélère mon travail. C’est peut-être ça le but : accepter que le travail contre ces vieux réflexes ne s’arrête jamais. Et que c’est normal.
Les cinq dernières années m’ont appris à travailler moins. Les cinq prochaines années vont m’apprendre à travailler encore moins, grâce à l’IA.
Pour aller plus loin
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L’Ikigaï inversé pour identifier ce que vous refusez dans votre vie professionnelle. Point de départ quand on ne sait pas encore par où commencer. Le Révélateur pour cartographier votre constellation en 50 questions. Étape suivante quand vous savez ce que vous ne voulez plus.
Vous voulez approfondir avec mes archives et ressources ? J’ai créé des ressources avec mes méthodes concrètes, mes chiffres réels et les exercices que j’utilise en mentorat.
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à bientôt ?
Tiffany
PS : Vous pouvez (re)découvrir ici mon histoire et ce que j’appelle ma constellation professionnelle. J’écris aussi des articles sur un blog. Je publie sur Notes mes pensées du moment et chaque lundi le bilan de la semaine passée.

