C’est une des questions difficiles dans mon quotidien entreprenariale. Et elle tombe assez bien, parce que c’est exactement ce que je suis en train de faire avec nos gîtes. Je suis en train de réduire volontairement une activité qui fonctionne bien, qui fonctionne même trop bien, car la raison de ce choix est qu’elle prend trop de place dans ma vie.
Dit comme ça, la décision paraît assez rationnelle. Dans la réalité, elle l’est beaucoup moins. Parce que réduire quelque chose qui fonctionne fait remonter toutes sortes de pensées limitantes. Pourquoi arrêter maintenant ? Est-ce que je ne suis pas en train de gâcher quelque chose ? Tout ces efforts pour ça ? Est-ce que je ne vais pas le regretter ? Est-ce qu’il ne faudrait pas davantage déléguer ? Faire une pause pour prendre du recul ?
Et, quelque part derrière toutes ces questions : est-ce que ce n’est pas quand même une forme d’échec ? Donc cette lettre me force à reprendre de la hauteur sur cette décision (décision déjà prise puisqu’on signe demain le compromis de vente d’un des logements).
Pour celles et ceux qui me découvrent : je suis Tiffany. Plusieurs métiers, aucun patron depuis 2021, et une théorie selon laquelle on peut construire une constellation professionnelle plutôt que choisir un seul métier. J’écris ici chaque semaine depuis 2024 pour raconter comment ça marche (ou pas). Tu peux t’abonner juste en dessous, c’est gratuit.
Je veux une vie professionnelle composée de plusieurs activités. Je ne veux pas reconstruire, à mon compte, un métier unique qui prendrait toute la place comme quand j’étais salariée. Cela implique (logiquement) qu’aucune de mes activités ne puisse se développer indéfiniment. Le problème, c’est que cette « bonne place » ou cette « bonne taille », je ne peux pas vraiment la déterminer à l’avance. Ma constellation professionnelle est un écosystème vivant. Elle évolue. Certaines activités grandissent, d’autres ralentissent. Certaines deviennent centrales pendant un temps puis passent davantage en arrière-plan.
Et moi aussi, je change. Mon énergie fluctue. Mes envies changent. Ma capacité physique et mentale n’est pas constante. Ce qui me convenait parfaitement il y a trois ans peut aujourd’hui prendre trop de place. La taille optimale d’une activité n’est donc pas une donnée fixe. Elle dépend du système dans lequel elle évolue et de mon état du moment
C’est probablement le postulat le plus difficile à remettre en cause.
J’ai dans ma tête ces deux injonctions :
« Si une activité fonctionne, continue. »
« Si elle fonctionne vraiment bien, développe-la. »
C’est tellement intégré que la question inverse paraît étrange : pourquoi voudrais-tu volontairement réduire quelque chose qui marche ?
Je me suis retrouvée coincée par cette logique il y a deux ans avec les gîtes. La marque s’était développée. Et cette croissance avait aussi sa logique économique. Il est plus simple d’employer une personne en CDI quand on exploite plusieurs logements. Plus simple également d’être un client important pour une société de ménage. Les voyageurs peuvent être réorientés d’un logement vers un autre quand l’un est complet. Les coûts fixes, comme le site internet ou certains logiciels, sont mutualisés entre plusieurs biens. Les économies d’échelle sont réelles. Et c’est ce qui peut rendre la situation piégeuse.
Vous avez quelque chose qui est devenu dense, qui vous demande beaucoup, mais qui fonctionne justement en partie parce qu’il a atteint cette densité. Et qui pourrait continuer à grandir avec davantage de succès. J’en ai déjà parlé : nous avons visité il y a quelque temps un bien qui aurait été parfaitement adapté à un nouveau gîte. Je pense même qu’il aurait probablement été très rentable. Nous ne l’avons pas acheté. Ce n’était pas le bon moment. Peut-être qu’il y en aura un autre un jour. Mais à ce moment-là le sujet était de réduire, pas d’ajouter.
Quand nous avons décidé de passer progressivement à quatre gîtes, la question était un poil plus compliquée que « lesquels vendre ? » Nous voulons garder les meilleurs bien sûr. Mais « meilleur » ne signifie pas uniquement « celui qui rapporte le plus ». La rentabilité compte évidemment. Mais le temps passé compte aussi. La complexité opérationnelle. Le nombre d’interventions mensuelles. Les rotations voyageur. Les problèmes potentiels. La charge mentale.
Prenons notre grand gîte avec piscine, par exemple. L’été, les voyageurs y restent souvent une semaine ou davantage. Nous pouvons donc n’avoir que quatre ou cinq rotations dans le mois. Sur un appartement loué pour de courts séjours, nous pouvons facilement avoir une dizaine de rotations, parfois davantage. Les deux logements peuvent avoir une rentabilité intéressante et pourtant demander un niveau d’attention complètement différent. C’est quelque chose qu’on comprend mieux qu’une fois l’activité installée.
J’ai souvent parlé de la différence entre la phase « projet » et la phase de « going ». Je le distingue dans le suivi de mes tâches au quotidien. Au début, on construit. On achète, on rénove, on décore, on lance, on améliore. C’est la phase « Projet ».
Puis l’activité bascule dans une autre phase : elle tourne. Et quand elle tourne apparaissent toutes les tâches récurrentes que l’excitation du projet pouvait cacher en partie. Certaines prennent du temps. D’autres peu de temps mais par contre énormément de charge mentale.
C’est souvent à ce moment-là qu’on découvre la véritable taille de ce qu’on a construit. Et c’est souvent un peu tard…
Évidemment, on pourrait répondre à ma question avec les arguments habituels.
La croissance infinie n’est pas soutenable.
Il faut protéger son énergie.
Avoir toujours plus ne veut pas dire faire mieux.
Il faut savoir définir son « assez ».
Je suis d’accord avec tout cela. Même si définir ce qui est « suffisant » est probablement beaucoup plus difficile qu’on ne le laisse entendre (pas juste financier). Mais je crois que la question va un peu plus loin. Quand une activité fonctionne, elle nous donne une information très précise : elle produit le résultat qu’on attend d’elle. Elle réussit. Elle ne nous dit pas par contre qu’elle mérite davantage de place dans notre vie.
Ce sont deux questions différentes. Il y a la question économique : est-ce que cette activité fonctionne ? Et il y a une autre question, beaucoup moins fréquente : quelle part de ma vie ai-je envie de lui allouer ? Une activité peut être rentable et avoir atteint sa taille maximale dans votre système. Pas sa taille maximale sur son marché ni son potentiel économique maximal. Sa taille maximale pour vous.
Et quand on envisage de réduire une activité qui fonctionne, on attend presque inconsciemment une justification extérieure. De mauvais résultats. Une perte de clients. Un problème réglementaire. Une incapacité physique. Quelque chose qui nous permette de dire : je n’avais plus vraiment le choix. Je l’ai souvent dit et écrit ici. On arrêtera notre activité de gîtes quand les lois deviendront trop contraignantes. Tant que cette justification n’arrive pas, continuer semble être la décision normale. Mais parfois elle n’arrive jamais.L’activité continue à fonctionner.Les clients continuent à venir. L’argent continue à rentrer. Et la seule raison de réduire est beaucoup moins spectaculaire : je n’ai plus envie qu’elle prenne autant de place. Si je reprends un mot que j’utilise beaucoup autour de ma constellation, c’est sa souveraineté. Choisir ce que je construis. Choisir jusqu’où je le construis. Choisir ce que je limite. Et être capable de décider moi-même du moment où quelque chose a suffisamment réussi.
Finalement la bonne question est : quelle est la bonne taille pour cette activité dans ma vie et dans mon système ? Aujourd’hui, ma réponse pour les gîtes semble être quatre.Mais je n’en sais rien. Peut-être que dans deux ans nous en aurons cinq. Ou peut-être que nous en retirerons encore un parce que quatre me paraîtront finalement trop nombreux. La réponse n’a pas besoin d’être définitive. C’est même une erreur de vouloir qu’elle le soit. Une constellation professionnelle est vivante. Sa configuration optimale change à mesure que les étoiles évoluent et que la personne qui la pilote évolue elle aussi. Ce qui compte davantage est de conserver cette possibilité d’arbitrage, et de ne pas se retrouver verrouillé par sa propre réussite.
Cette décision a mis du temps à cheminer. Mais rétrospectivement, je suis contente de l’avoir prise avant d’être complètement épuisée par cette activité. J’ai failli aller trop loin. J’ai vu arriver la fatigue physique qui ne partait pas. Et il y avait aussi l’autre signal, probablement aussi important : j’étais saturée du sujet. Je n’avais plus envie d’en parler. Je n’avais plus particulièrement envie d’en apprendre davantage. Je n’avais pas envie de développer davantage la marque. C’est un signal que je reconnais maintenant mieux. Une activité peut continuer à bien fonctionner alors que votre relation avec elle a déjà commencé à changer. Il n’est pas obligatoire d’attendre le burn-out, les mauvais chiffres ou le dégoût complet pour agir. On peut intervenir avant. Et peut-être même qu’une partie de la maturité entrepreneuriale consiste précisément à ne pas attendre que quelque chose aille mal pour avoir le droit de le transformer.
Une activité qui fonctionne bien n’a pas nécessairement vocation à prendre davantage de place.
Dans une constellation professionnelle, la réussite d’une étoile ne se mesure pas uniquement à son potentiel maximal. Elle se mesure aussi à la fonction qu’elle remplit dans l’ensemble. Et parfois, pour que la constellation entière puisse continuer à évoluer, une étoile qui réussit doit simplement devenir plus petite.
Pour aller plus loin
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L’Ikigaï inversé pour identifier ce que vous refusez dans votre vie professionnelle. Point de départ quand on ne sait pas encore par où commencer. Le Révélateur pour cartographier votre constellation en 50 questions. Étape suivante quand vous savez ce que vous ne voulez plus.
Vous voulez approfondir avec mes archives et ressources ? J’ai créé des ressources avec mes méthodes concrètes, mes chiffres réels et les exercices que j’utilise en mentorat.
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à bientôt ?
Tiffany
PS : Vous pouvez (re)découvrir ici mon histoire et ce que j’appelle ma constellation professionnelle. J’écris aussi des articles sur un blog. Je publie sur Notes mes pensées du moment et chaque lundi le bilan de la semaine passée.


