Je me suis aperçue il y a quelques semaines que j’avais décroché sur l’IA. Je continue à me documenter, je suis les évolutions, j’écoute des podcasts, mais mon usage quotidien a diminué.
Je me suis dit au début que c’était passager. Une période chargée avec le démarrage de la haute saison pour mes gîtes, un peu de fatigue, pas assez de clarté mentale. Et puis, j’ai commencé à m’interroger car j’ai senti que ce n’était pas aussi simple que cela.
J’ai lu récemment qu’Alex Martel, que j’aime lire, prenait elle aussi du recul. Et ça m’a à la fois étonnée et pas étonnée. Pas étonnée parce qu’elle est une voix à part, très en avance sur le sujet, qui parle d’IA depuis bien avant 2023. Étonnée parce que je l’ai toujours vue comme quelqu’un d’avant-garde.
Sa raison (telle que je l’ai comprise) est qu’elle avait l’impression de moins bien réfléchir. L’IA pensait à sa place. Elle reculait donc pour protéger sa capacité de réflexion.
Note : entre l’écriture de cet article et sa publication, elle a publié un long article explicatif.
J’ai trouvé ce qu’elle dit juste. Mais ce n’était pas ma raison à moi.
Pour celles et ceux qui me découvrent : je suis Tiffany. Plusieurs métiers, aucun patron depuis 2021, et une théorie selon laquelle on peut construire une constellation professionnelle plutôt que choisir un seul métier. J’écris ici chaque semaine depuis 2024 pour raconter comment ça marche (ou pas). Tu peux t’abonner juste en dessous, c’est gratuit.
Je ne recule pas parce que l’IA pense à ma place (et que je pense moins bien). Je recule parce qu’elle ouvre trop de portes, de possibles, de directions dans lesquelles je pourrais m’engager… Trop de projets que je pourrais lancer, trop d’outils que je pourrais créer, trop de versions possibles de moi-même.
Certes mon cerveau aime la nouveauté. Mais cette intensité est trop pour moi.
Cette saturation entre en collision avec quelque chose que j’ai construit depuis dix ans : mon choix du minimalisme. Depuis 2015 et la lecture du premier livre de Marie Kondo, j’ai progressivement réduit en tout. Moins d’objets, moins de relations superficielles, moins d’outils numériques, moins de réseaux sociaux (et même plus du tout depuis 2023). Cette réduction a été une libération. Plus je ferme de portes volontairement, plus je suis libre dans celles que je garde ouvertes. Ma constellation professionnelle elle-même repose sur ce principe. Je cherche avant tout à définir mon suffisant plutôt que d’en avoir toujours plus.
Et puis arrive cette technologie qui fait l’inverse. L’IA propose, suggère, multiplie, démultiplie. À chaque interaction, elle ouvre dix nouvelles possibilités. Chaque requête peut générer dix versions. Chaque idée peut être déclinée à l’infini. C’est un raz-de-marée pour quelqu’un qui a passé dix ans à apprendre à fermer des portes. Je me suis rendue compte que j’apprécie les outils plus « fermés », avec moins de fonctionnalités et des limites claires. Ce sont d’ailleurs souvent des outils qui se basent sur une vision, un manifeste de simplicité assumé.
Je continue d’utiliser l’IA qui m’est très utile, mais à ma façon. Je l’appelle « mon usage à la Google ». Ça veut dire que je m’en sers pour des réponses ponctuelles sur des sujets précis dont je n’ai pas envie de me préoccuper longtemps. Une question juridique simple, un résumé d’article, une analyse rapide d’un document, une correction orthographique, une recherche d’information factuelle. Des choses que je faisais avant sur Google ou en cherchant manuellement, et qui sont juste plus efficaces avec une IA.
Aujourd’hui, l’IA m’a aidé à déconnecter et connecter des interrupteurs à des volets roulants dans un gîte. Elle m’aide à comprendre la panne d’un sèche-serviette. Elle m’aide dans ma configuration de chauffe de une piscine. Elle m’aide à m’assurer que mes vêtements sont adaptés à ma colorimétrie et ma silhouette (je suis en phase de formation sur ce sujet, je serai bientôt autonome).
Hier, je voulais lire des articles sur ce sujet. Et je me suis dit que j’allais chercher un peu “comme avant” sur le web. J’ai trouvé des articles intéressants. Mais j’ai passé mon temps à fermer des bannières publicitaires, à attendre que des pages se chargent, à éviter des pop-ups, à stopper des vidéos qui démarraient toutes seules. L’information était là, mais elle était noyée dans une expérience vraiment pénible.
Ce qui me plaît dans cet usage de l’IA, ce n’est pas tant la rapidité (je pourrai attendre quelques minutes pour avoir ma réponse), mais surtout la qualité de l’expérience. Une interface texte, sobre, sans bruit visuel. Le contraste avec le web actuel « gratuit » est saisissant.
Cela reste cohérent avec mon minimalisme. Je suis prête à payer pour de la simplicité. Pour un environnement qui ne me sollicite pas en permanence. Pour une page qui ne cherche pas à me vendre quelque chose en plus de ce que je suis venue chercher.
Mais je ne demande pas à l’IA de réfléchir à ma place sur mes orientations stratégiques. Je ne construis pas mes journées autour d’elle. Elle est un outil très pratique pour mon quotidien. Et cela me suffit largement.
Il y a une autre chose que j’observe et qui nourrit mon recul. Je vois de plus en plus d’entrepreneurs que je suivais avec plaisir basculer vers le SaaS (= des applications en ligne). Ils stoppent leurs offres de service ou de contenu, et ils sortent un logiciel développé seuls avec l’IA, vendu en abonnement mensuel. J’ai été cheffe de produits pendant plusieurs années. J’ai aimé imaginer et faire développer des logiciels. Quand je regarde ces lancements, je devrais être attirée. Et je ne le suis pas. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi. Ce que j’aimais dans ces années-là, ce n’était pas le produit en soi. C’était la collaboration avec l’équipe de développeurs. J’imaginais, ils analysaient, on brainstormait, ils développaient, je recettais. C’était un travail collectif, vivant, fait d’allers-retours humains. Aujourd’hui, faire un SaaS seule avec une IA, c’est faire le même travail sans les humains autour. Le résultat existe peut-être, mais le plaisir disparaît. Et quand je vois ces entrepreneurs que j’aimais lire annoncer leur SaaS, je sens que je vais les quitter. Pas par rejet de leur démarche, mais parce que ce qu’ils racontent ne m’intéresse plus.
Quand je regarde les vidéos YouTube que je consomme depuis quelques mois, je m’aperçois qu’elles ne parlent pas d’IA. Ce sont des moments de vie, des partages d’expériences, des récits. La seule chose tech que j’écoute encore régulièrement est un podcast sur l’actualité de la Silicon Valley. Et ce qui m’y intéresse, ce ne sont pas les descriptions de ce que les outils IA peuvent réaliser. Ce sont les histoires, les changements, les discussions sociétales. L’impact sur l’emploi, sur la consommation, sur les modes de vie. La dimension sociologique de tout ça.
Je ne suis plus une consommatrice d’outils IA. Je suis plutôt une observatrice des mouvements déclenchés par cette révolution.
Il y a un dernier point qui nourrit ma prudence, et que j’entends peu dans les conversations sur l’IA. Les acteurs majeurs de l’IA générative opèrent à perte aujourd’hui. C’est un fait documenté. OpenAI, Anthropic, les autres, brûlent du cash pour conquérir des parts de marché. Les tarifs actuels ne reflètent pas du tout le vrai coût de ce qu’on utilise. En janvier 2025, le PDG d’OpenAI Sam Altman a reconnu publiquement que son entreprise perdait de l’argent même sur son abonnement Pro à 200 dollars par mois, parce que les utilisateurs s’en servent beaucoup plus que prévu. Il avait fixé ce prix sans étude rigoureuse. Pour l’abonnement Plus à 20 dollars, il a admis qu’OpenAI avait simplement testé deux prix, 20 et 42 dollars, et choisi le plus bas .
Concrètement, cela signifie qu’on s’habitue tous à conduire en Ferrari pour le prix d’une Clio.
Et ce faux prix bas a un effet secondaire très problématique : il drague tous les prix vers le bas. Quand un outil aussi sophistiqué coûte 20 euros par mois, tout le reste paraît cher. Le travail humain paraît cher. L’expertise paraît chère. Le contenu de qualité paraît cher. Notre référentiel collectif se déplace.
J’ai vu passer récemment une publicité Décathlon pour un sac à dos à 2,99 euros. À ce prix, aucune chaîne de production ne tient debout sans que quelqu’un, quelque part, paye la différence. L’ouvrier sous-payé, la qualité bâclée (l’enseigne annonce pourtant que la qualité est garantie), l’environnement. Ce prix ne reflète aucun coût réel. La vente à perte est interdite en France, comment est-ce possible ? L’IA à 20 euros par mois suit la même logique. Le prix ne reflète pas le coût (énergie, infrastructure, R&D, salaires des chercheurs). Il tient parce que les investisseurs payent la différence en attendant une rentabilité future. Nous avons mis des années à comprendre que le sac à 2,99 euros était une aberration. Pour le numérique, le même mécanisme se met en place à grande vitesse, sans qu’on s’en alarme.
Je ne fais pas de prédictions sur quand ni comment ça va s’ajuster. Je ne sais pas. Mais je sais que ce déséquilibre ne durera pas indéfiniment. À un moment, les prix vont monter, ou des fonctionnalités vont passer en premium, ou l’infrastructure énergétique deviendra une contrainte sérieuse (sauf si l’IA permet de trouver la solution à la fusion nucléaire, les avancées sont prometteuses). Et le jour où ça arrivera, les entrepreneurs qui auront construit leur activité entière sur cette dépendance se retrouveront avec une structure de coûts insoutenable. Ou avec un produit qui ne fonctionne plus comme avant.
Cette analyse rejoint ma philosophie de constellation. Diversifier ses activités, ses canaux, ses dépendances, ce n’est pas une frilosité mais de la résilience. Quelqu’un qui mise tout sur l’IA aujourd’hui crée exactement le contraire d’une constellation : une mono-dépendance. Mais mon recul n’est pas un rejet. Je ne suis pas contre l’IA, je m’en sers tous les jours pour les usages où elle me fait gagner beaucoup de temps. Mais je refuse le « all in IA ». Pour trois raisons qui se cumulent.
La première : trop de possibles, c’est trop pour moi. Mon équilibre repose sur la réduction, pas sur l’expansion permanente.
La deuxième : l’IA me ramène vers ce qu’elle ne peut pas remplacer. Les conversations. Les vidéos qui racontent des vies. Les podcasts qui parlent de société. Le plaisir de collaborer avec d’autres humains. Plus elle m’attire, plus elle me repousse vers ce qui est humain, artisanal, lent, incarné.
La troisième : on construit sur une infrastructure dont on ne paye pas le vrai prix. Et ce faux prix dévalorise en plus tout le reste. Cela invite à la prudence.
Pour aller plus loin
Vous voulez passer à l’action avec mes outils ?
L’Ikigaï inversé pour identifier ce que vous refusez dans votre vie professionnelle. Point de départ quand on ne sait pas encore par où commencer. Le Révélateur pour cartographier votre constellation en 50 questions. Étape suivante quand vous savez ce que vous ne voulez plus.
Vous voulez approfondir avec mes archives et ressources ? J’ai créé des ressources avec mes méthodes concrètes, mes chiffres réels et les exercices que j’utilise en mentorat.
Vous voulez un accompagnement personnalisé ? Je propose du mentorat individuel pour construire et améliorer votre constellation.
à bientôt ?
Tiffany
PS : Vous pouvez (re)découvrir ici mon histoire et ce que j’appelle ma constellation professionnelle. J’écris aussi des articles sur un blog. Je publie sur Notes mes pensées du moment et chaque lundi le bilan de la semaine passée.



Merci pour cet article ! Ta réflexion sur l'IA est super intéressante et nuancée, c'est enrichissant. Je n'avais pas envisagé le sujet du prix de cette manière-là, mais tu as raison. On "banalise" complètement le coût de cette technologie poussée. Des gens sont déjà en train de se plaindre que le prix des tokens est trop cher...
Je travaille dans le domaine (développement d'agents IA) et je me pose plein de questions sur viabilité de mon boulot, de ses enjeux et du fait de ne compter que sur celui-ci. Je n'ai encore d'avis décidé, mais ton article me donne déjà des billes que je n'avais pas vues avant!
Merci pour ce post, qui nourrit mes propres impressions et réflexions ! De mon côté, un autre point qui me questionne lorsque l’IA est utilisé pour des questions complexes, c’est cette impression que la « soupe qu’il nous sert » est la même pour tous. Et que pour conséquent, la pensée s’uniformise petit à petit. Ce qui va aussi à l’encontre du mindset « diversification », tout comme à l’encontre d’une certaine forme de créativité et d’innovation…